Quand la gauche lançait sur orbite le Front national

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L’entre-deux tours présidentiel de 2022 est un grand barrage. Depuis l’annonce des résultats le 10 avril dernier, les réseaux sociaux, les politiques et les militants classés de la droite modérée à l’extrême-gauche se sont enflammés pour contrer Marine Le Pen. Entre les saccages de la Sorbonne et les articles deux poids-deux mesures de la presse nationale, ce contexte électrique éclipse totalement la façon dont les idéaux du Front national, devenu Rassemblement national, ont percé l’esprit des Français depuis 40 ans, bien aidé par la gauche française.


Nous sommes le 5 octobre 1972. Les Français vivent paisiblement cette fin des « Trente Glorieuses », ère de prospérité économique débutée après-guerre. Georges Pompidou dirige le pays, trois ans après la démission du président De Gaulle. Ce jour-là, pourtant, un parti politique embryonnaire voit le jour : le Front National pour l’unité française (FNUF), créé par Pierre Bousquet (ancien Waffen-SS), Georges Bidault (ex-gaulliste, devenu membre de l’OAS) et Jean-Marie Le Pen (ancien résistant, soldat des guerres d’Indochine et d’Algérie, et directeur de campagne de Jean-Louis Tixier-Vignancour, candidat d’extrême-droite à l’élection présidentielle de 1965). Sous l’aile du mouvement Ordre nouveau, ouvertement nationaliste et néo-fasciste, le parti à la flamme tricolore prend exemple jusque dans son logo sur le MSI italien, fondé par des proches de Benito Mussolini, et vient remplir une case vide : celle de l’extrême-droite électorale française. Mais, dès son lancement, le Front national connaît une « traversée du désert » durant toute la décennie 1970. Jean-Marie Le Pen, nommé président du parti, ne recueille que 0,74 % des voix à la présidentielle de 1974, et seulement 270 adhérents essaiment ce parti marginal. À cette époque les partis de droite (l’UDR de Jacques Chaban-Delmas et la FNRI de Valéry Giscard d’Estaing) raflent déjà les partisans de toutes les droites, de la plus modérée à la plus libérale. Dans ce contexte, à l’aube des années 1980, le Front national est en pleine Bérézina : endetté jusqu’au cou, en manque d’adhérents, trop bas lors des élections législatives de 1979, le FN est à un fil de disparaître. Mais une improbable séance extraordinaire — décidée sans le président du parti, Le Pen — s’organise à l’été pour totalement réorganiser le parti. Au cours de cette assemblée, « les propositions faites — et validées par le président du FN — vont constituer les fondements de l’organisation frontiste à venir. Les vacances de Jean-Marie Le Pen pendant l’été 1979 ont, pourquoi pas, permis de remettre en marche l’histoire du FN. » note Valérie Igounet, historienne. Et alors que la France commence à danser le disco, c’est bien la gauche qui permet au FN de danser sur le début de sa progression.

FRONT NATIONAL (1971-2017) - Le Temps
Jean-Marie Le Pen en campagne lors de l’élection présidentielle de 1974.

François Mitterrand pose la première pierre médiatique

La droite française est sonnée, en cette douce soirée du 10 mai 1981. Pour la première fois depuis l’instauration de la Ve République, la gauche de François Mitterrand dirigeait le pays pour un septennat. Les crises liées aux chocs pétroliers et le bilan de « VGE » ont coûté cher. Le Front national et ses adhérents, eux, ont regardé le scrutin de loin, n’ayant pu obtenir les 500 parrainages pour se présenter. Jean-Marie Le Pen est bougon. Certainement parce que le Parti socialiste a gagné l’élection, mais aussi parce qu’il est inaudible et invisible dans les médias. Le Breton de naissance se plaint même directement au nouveau président de la République, par correspondance. L’échange de missives est capital. Dans un élan de libération des ondes médiatiques insufflé par François Mitterrand, le chef de l’État accepte d’envoyer Jean-Marie Le Pen sur les grandes chaînes nationales. Le Menhir clôture d’abord les soirées de TF1 et d’Antenne 2, avant d’être invité plus régulièrement, et à des heures plus convenables en termes d’audience… jusqu’au Graal.

Le 13 février 1984, Jean-Marie Le Pen est l’invité de L’heure de vérité, la plus célèbre émission politique de l’époque. Un choix politique avant d’être éditorial. Le journaliste Franz-Olivier Giesbert rapporte en 1993 que l’Élysée a fait pression sur les chaînes nationales pour ouvrir leurs plateaux au président du FN. À cette époque le parti de la flamme surfe sur ses premiers succès électoraux, notamment en banlieue parisienne. Pour la première fois en France, les thèmes de l’immigration et de la sécurité apparaissent dans le débat public à mesure que le chômage ne cesse de monter. Albert du Roy, journaliste de L’heure de vérité raconte que le passage de l’ancien soldat est « l’une des meilleures audiences de l’émission ». Des audiences qui permettent au parti de se se développer à tel point que le FN enregistre chaque jour « un millier d’adhésions contre une quinzaine en temps normal » note Franck Timmermans, dans le documentaire Jean-Marie Le Pen: l’homme qui ne voulait pas le pouvoir. Jean-Marie Le Pen a même remercié implicitement François Mitterand d’avoir « rompu l’omerta » médiatique. Plus d’audimat, plus d’adhésions et plus de votes. En 1984, le Front national envoie 10 députés au Parlement européen après son score de 11 % aux élections européennes. C’est le premier grand succès du parti d’extrême-droite.

Une proportionnelle qui change tout

Mais l’objectif de François Mitterrand est surtout de diviser la droite en donnant plus de visibilité au FN. Lors des élections législatives de 1986, le FN rafle 35 députés, un succès historique qui n’aurait pas eu lieu sans l’élection du candidat socialiste. François Mitterrand avait en effet promis lors de sa campagne électorale d’instaurer un scrutin à la proportionnelle aux prochaines législatives « afin de donner plus de voix aux petits partis », une stratégie assumée à l’époque. Lionel Jospin reconnaît que « la droite allait l’emporter et la proportionnelle a été un scrutin fait pour freiner et empêcher la droite d’avoir une écrasante majorité à l’Assemblée nationale ». Une stratégie perdante puisque la droite a quand même obtenu la majorité des sièges de l’Assemblée nationale, amenant la gauche à une cohabitation. Mais le piège tendu par François Mitterrand s’est bel et bien refermé sur la droite en 1988, divisée en deux grands partis : le Rassemblement pour la République (droite libérale) de Jacques Chirac et l’Union pour la démocratie française (centre droit) présidée par Valéry Giscard d’Estaing.

Dès 1986, c’est bien le RPR qui prend le dessus sur l’UDF. Mais l’irruption de Jean-Marie Le Pen fissure la droite dans son ensemble entre deux stratégies : le rapprochement avec le parti d’extrême-droite, voulu par Charles Pasqua (ministre de l’Intérieur), ou l’exclusion totale d’alliance, comme le souhaitent Raymond Barre (candidat en 1988) et Jacques Chirac. Le FN continue de percer à la fin des années 1980 et obtient 14,39 % des voix le soir du premier tour, son plus haut score historique. Jean-Marie Le Pen termine quatrième dans une élection où François Mitterand devance de quinze points Jacques Chirac. Le Premier ministre est obligé de rencontrer le président du FN pour qu’il appelle à voter contre Mitterrand. Mais faute d’un accord politique, notamment sur l’élargissement de la proportionnelle, Jean-Marie Le Pen ne se rangera pas derrière Jacques Chirac. Pari gagné pour « Tonton Mitterrand » qui est triomphalement réélu avec 54 % des voix au second tour. Échec et mat à court-terme, retour de bâton terrible à long terme.

En 1995, à la fin de ses deux septennats, la gauche mitterandienne a permis d’abolir la peine de mort, d’abaisser la retraite à 60 ans, et d’octroyer une 5e semaine de congés payés aux Français. Mais elle laisse cette même année une France avec 1,5 million de chômeurs de plus qu’en 1981, une industrie déclinante, passant de 26 à 20%, et un cap tourné vers Bruxelles et l’Union européenne. Des échecs directement jugés par les Français en 1995 avec l’élection de Jacques Chirac face à Lionel Jospin. Un an plus tard, lors d’un sondage Ipsos, 77 % des Français estiment que la France a reculé sur la lutte contre le chômage après 14 ans de règne de François Mitterrand. 48 % pensent également que le pays a reculé sur la lutte contre la pauvreté, et 66 % sur l’état de l’économie. Un bilan qui a offert à la droite trois mandats d’affilée (Jacques Chirac 1995-2002 ; 2002-2007 ; Nicolas Sarkozy 2007-2012). Si le RPR puis l’UMP ont favorisé la montée en flèche du FN dans les années 2000 par l’abandon de ses mesures sociales et sur l’immigration, la gauche avait l’occasion, en 2012, de réconcilier les classes populaires avec la rose du PS, qui, déjà à l’époque, commencraient à déménager au FN.

En abandonnant ces dernières au profit d’électeurs plus urbains, et en laissant au FN, devenu RN, le monopole sur les questions de sécurité et d’immigration la gauche a posé la dernière pierre de l’ascension du parti « des Le Pen », aujourd’hui au second tour de l’élection présidentielle pour la deuxième fois d’affilée.

Clément LABONNE

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